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dragueur
La première partie des aventures de Jedon Meilhmor se déroule au temps des grandes découvertes. Elle raconte comment des marins rapportèrent les greffons d’Espagne qui allaient permettre l’élaboration du cidre moderne.

Dans cette seconde partie, Jedon Meilhmor traverse le temps et revient à la Forêt Fouenant (Ar Forst) vers la fin du XIXe siècle.
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10 - Les dragueurs de mærl

Les chemins aux longs des côtes cornouaillaises colportaient alors de telles histoires, déposées sur l’estran par des marées facétieuses, la nuit, aux heures où les lumières sont rares et les croyances naïves. C’est du moins ce que pensait Meilhmor, en retenant sa carriole dans la descente du Lenndu. Il avait encore en tête les litanies du pauvre hère qui l’avait accompagné depuis Meilh Pont et venait enfin de le lâcher. Le bougre lui avait raconté dans le détail cette histoire de Ian an Aod et essayé de lui soutirer quelque gwenneg.

Jedon Meilhmor avait quitter Gwenac’h, une poignée de maisons serrées autour de son église, un village à peine éloigné de la mer, mais où le temps et les croyances avaient construit des océans de différences avec les paroisses de la côte. La conscription l’en avait éloigné pendant de trop longues années et s’il avait échappé aux horreurs de la guerre, son retour ne fut que tristesse dans une maison dévastée par la misère. Resté seul, il décida d’aller à Forst, une bourgade du bord de mer qui connaissait un peu de prospérité et où il comptait s’installer comme maréchal-ferrant.

Il y arriva un début de printemps avec pour tout bagage une grosse malle sur une charrette à bras. Son équipage cependant attira la curiosité des badauds, car la carriole était construite en fer et équipée de freins. Il aménagea son atelier à proximité de Penn Pont, à l’endroit où le trafic était le plus dense. Rapidement son savoir-faire lui valut une solide réputation. Chaque jour il faisait rougir l’acier, ferrait les chevaux, réparait les rustiques machines des cidreries et installait des apparaux de fortune sur les barques de pêche. Malgré cela, il n’était pas vraiment intégré au village, car l’autochtone y cultivait un mépris tenace pour l’étranger venu de l’intérieur des terres. Cette mésestime ne le souciait pas beaucoup et aux querelles inutiles il préférait la pêche à pied dans l’anse de Stang Kreiz dont les eaux venaient jusqu’aux portes de son hangar les jours de grande marée.

Il s’aperçut très vite que la baie avait de nombreux atouts pour fixer le nomade. Son plan d’eau poissonneux s’abritait du large, derrière les îles de Glenan, et ses côtes aux nombreuses criques de sable blanc cachaient des vergers innombrables derrière un épais rideaux d’arbres. Au nord, deux barres de sable encadraient les passes du Kap Kozh et marquaient l’entrée des anses d’Ar Forst, trois profondes rias où les voiliers de cabotage faisaient parfois escale, en route pour l'Espagne, la Flandre et l'Angleterre et où se dressaient fièrement deux solides jetées de pierres.

La baie regorgeait de mærl, un sable calcaire utilisé pour amender les champs. Les progrès de l'agriculture en avait multiplié la demande et la présence d’un quai fit d’Ar Forst un lieu de débarquement commode. Les marins avaient adapté leurs chaloupes pour draguer les fonds à la mauvaise saison. Meilhmor participait parfois à cette drôle de pêche sur le bateau d’un paysan qui s’y adonnait également. Ce capitaine d’occasion était si maladroit que les vrais matelots avaient appelé son navire le Bagmaez.

La récolte du mærl ne nécessitait pas de compétences nautiques particulières. Il fallait se rendre sur le banc de vouilhenn-zon, où après avoir donné toute sa vitesse au bateau, on jetait à l’eau une drague faite d’une épaisse toile de lin. En se remplissant elle freinait l'embarcation jusqu’à l’immobiliser. La poche était alors remontée à la force des bras. La manœuvre, répétée jusqu’à cent fois dans le froid et l'humidité, éprouvait les organismes. Pour faciliter le travail, Meilhmor avait imaginé et installé un mât de charge avec un treuil à main sur le Bagmaez. Si l’engin donnait entière satisfaction, l’équipage était réfractaire aux innovations, et le forgeron embarqua à plusieurs reprises pour en faire assimiler le maniement. Le chargement terminé, les bateaux menaçaient à tout instant de sombrer en faisant route terre, toutes voiles et avirons dehors. Arriver le premier était la garantie de vendre vite et au meilleur prix. Cette âpre compétition transformait alors de placides matelots en régatiers affûtés, attentifs à la moindre risée. Quelques capitaines débarquaient même un matelots sur la pointe qui venait en courant réserver l’emplacement. Cette pratique attisait les rivalités et se terminait parfois en naufrage à quelques encablures du rivage.

Les accès à l'unique quai connaissaient alors une cohue indescriptible. Les charrettes dont certaines nécessitaient des attelages de six chevaux, progressaient à grand peine dans les rues étroites du village. Les acheteurs, paysans et négociants, participaient l'œil soupçonneux aux chargements et comptaient la moindre pelletée. Une fois le tombereau chargé et avant d’entamer le voyage du retour, les fermiers profitaient de leur passage au bourg pour visiter les estaminets et goûter au cidre. Ils ajoutaient ainsi l’effet de la boisson à celui la fatigue, si bien qu’à l’heure du retour, ils attrapaient péniblement les rênes, s’endormaient sur le banc et laissaient à leurs chevaux le soin de retrouver seuls le chemin du logis.

Le forgeron s’était habitué à ce mélange d'excitation pionnière et de traditions immuables. S’il travaillait dur, il profitait des nombreux jours chômés imposés par le calendrier liturgique, pour explorer les anses d’Ar Forst. Les dimanches de grand-messe, il abandonnait Stang Kreiz, pour les rives boisées de Pennfoullig, même s’il y déplorait la construction d’une digue qui allait fermer la ria pour le seul profit d’un particulier et qui bouleversait déjà les courants au point qu’une des passes du Kap Kozh se comblait. Il appréciait le calme du lieu et la présence sereine de grands oiseaux de mer. Aux équinoxes, il allait pêcher à pied sur la vasière du Gouerou où la prolifération des coquillages semblait sans limites.Un jour qu’il s’y affairait, le croc et le bascodenn à la main, les appels d’une passante empruntant l’étroit chemin du skoenn aux dunes d’an Aod-vras, le sortirent sans ménagement de son occupation. Il rattrapa l’ombrelle emportée par le vent et l’incident clos, se promit d’attendre la prochaine risée.

Le vent ne répéta pas son effet et fut au contraire le signe avant-coureur de mauvais temps pour le forgeron. Le père de la belle, Kadarn ar Gamm, veuf inconsolable et capitaine redouté d'une grande chaloupe, comptait parmi les plus farouches défenseurs de l’honneur des gens du cru. Il détestait plus que tous les autres les origines campagnardes du maréchal-ferrant et ne tarda pas à se répandre à son sujet dans tous les débits du bourg. Les semaines suivantes, Meilhmor vit une partie de sa clientèle déserter son commerce pour son confrère de Konk. Il pensa à ce moment qu’il était temps pour lui de mieux s’intégrer au village et se dit que le pardon d’Intron Varia, la sainte patronne locale, qui aurait lieu bientôt lui en offrirait l’occasion.
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Les aventures cidricoles de Jedon Meilhmor racontent une saga du cidre en vingt-neuf histoires mis en ligne l'une après l'autre.
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